mardi 6 mai 2008

Ballerine

Je la suivais du regard depuis déjà des milliers de vies.

Le soleil se couchait encore une autre fois à la fenêtre mais je n’avais pas sommeil. Le temps n’existait plus. Son corps dans la pénombre prenait un teint de bronze, elle n’en était que plus belle. La musique s’était épuisée depuis longtemps, les notes dissipées dans l’air, mais elle continuait à danser, imperturbable.

Elle existait depuis la nuit des temps mais aujourd’hui elle valsait sous mes yeux.

Je me sentais privilégié de pouvoir être si heureux, un instant. J’ai toujours su qu’un jour je la trouverais, elle, la bonne, et que je serais incapable de m’en séparer. Le grand Amour, avec un grand A, une pincée de magie et une bonne d’ose d’espoir.

Elle ne semblait pas se rendre compte que j’étais là, à ne respirer que pour elle. Ses mouvements se perdaient maintenant dans la nuit.

Je l’ai aperçue pour la première fois dans une vieille boutique poussiéreuse, tout au bout de la rue Laurier. Elle devait sans doute habiter proche de là-bas, parce qu’elle était constamment dans la boutique, à la même place. Peut-être qu’elle y travaillait, à ensoleiller ces vieux souvenirs oubliés de son sourire éternel.

Un jour elle m’a suivie, naturellement. Elle a abandonné son emploi au magasin d’antiquités et est venue demeurer chez moi, sans que je comprenne comment j’en étais digne. Ma vie n’était qu’un rêve.

J’étais fou. D’elle, surement.

Nous n’avons jamais échangé le moindre mot, notre relation était bien au-delà de la parole. Le mouvement nous unissait, sa danse et mon immobilité, différents mais ensemble.

J’ai oublié mes amis, ma famille. Je ne pouvais que la regarder, inlassablement, pour tenter de la rejoindre. J’y perdais de plus en plus de temps, de plus en plus de conviction. Je manquais encore de temps, elle restait si froide, si distante.

J’ai lâché mon emploi, pour ne me consacrer qu’à elle. Ma ballerine et sa danse. Lentement, le reste a pris le bord. Je ne mangeais plus, dormais plus.

Je ne survivais que pour elle, par elle.

Je me suis assécher de ne boire que ses mouvements, affamé de me nourrir de ses sourires.

Le temps s’est arrêté et je la regarde depuis des milliers d’années. La musique s’est évanouie depuis longtemps depuis longtemps, mais elle danse toujours, imperturbable.

Je la suivais du regard depuis déjà des milliers de vies. La mienne n’est plus rien, depuis le début, hors d’elle.

Elle dansera encore, ma ballerine d’ivoire dans sa boîte d’ébène, bien après moi.