L’appartement est vide de toute trace de vie. Il y a très longtemps que personne n’est venu me voir et la poussière tombe sur mes souvenirs. Je n’ai plus le courage de me lever de mon fauteuil berçant, de quitter son doux mouvement réconfortant. Comme si quelque part ailleurs, mon intégrité, ma survie ne serait pas assurée. Survivre.
Je m’y suis appliqué toute ma vie, à survivre, à exister. Faire des choix, prendre des décisions, de façon à laisser derrière moi une trace indélébile, à prendre de force un espace dans la mémoire de ceux qui me sont chers. Tomber, faire des erreurs, tout abandonner si souvent , pour ne pas faire face à la vérité. La vie est éphémère, comme le succès, la gloire, l’amitié et l’amour.
Il y a longtemps que personne n’est venu me voir chez moi, dans mon salon brun ou fermentent mes solitudes, accumulées au fil des années passées dans une vie que j’aurais voulue être la mienne. J’ai trouvé des moyens de m’en sortir à l’époque, marcher dans la foule pour ne pas être seul à être seul, pour suivre les pas de quelqu’un sans savoir où ils me menaient , sans m’en soucier, pour être léger , quelques instants. Pour prendre une bouffée d’air entre deux plongées en moi-même.
Que suis-je devenu, après toutes ces années ? Je ne suis qu’un collage de toutes les différentes personnes que j’aurai tenter d’être, du jeune artiste génial au vieux businessman désabusé, de toutes les nombreuses filles avec qui j’ai perdu un peu de mes illusions, et de tous les fragments de mes rêves qui ont éclatés lorsque j’ai osé les confronter à la réalité. Ils sont tous là, les Moi des autres époques, dans des cadres plus ou moins laid, à me contempler de leurs regards inquisiteurs, à se demander comment j’ai bien pu faire pour en arriver là, pour atteindre un niveau de déchéance si élevé, eux qui sont figés dans mes meilleurs moments. Mes jeux de la semaine, tous étalés autour de moi, comme autant de fantômes pour hanter mes nuits, mes jours et chaque seconde passées dans mon salon. Seul parmi une foule de moi-mêmes.
De mes bonheurs passés il ne me reste qu’une vague impression de ce qu’était l’Amour, en ce temps. Les noms de mes anciennes flammes se mélangent avec leurs visages tellement différents sur la toile vide de ma mémoire. Le célibat aura toujours été pour moi comme le syndrome de la page blanche, quelque chose de paralysant, d’effrayant. Quelque chose à remplir à tout prix. Je n’aurai été à la fin qu’amoureux de l’Amour lui-même, dans lequel toutes mes histoires se sont sublimées. Il ne me reste qu’une image, un amalgame d’elles, que je garde dans une boîte de bois, comme une petite ballerine. Lorsque les nuits sont trop froides, ou l’hiver trop long, j’ouvre doucement la boîte, une mélodie toute simple s’en échappe et elle reprend sa chorégraphie, inlassablement. Elle ne me quitte jamais, ma danseuse minuscule, elle reste toujours avec moi. Comme ce sentiment d’avoir raté ma vie.
D’avoir tourné en rond sur une mélodie mécanique.
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