Cette nuit, quand je me suis réveillé, j’étais mort. Je n’en ai pas fait grand cas, j’étais calme, froid. Il me semblait que c’était la suite logique, la seule fin possible. C’est sur que ça a été un choc de me voir étendu dans le lit, hors de moi. Je n’ai versé que quelques larmes, plus pour le principe, parce que c’était bien, après tout, de pouvoir être encore là et de m’observer immobile, comme j’ai observé ces filles qui ont partagées ma vie les nuits durant lesquelles je ne dormais pas, pendant ces nuits où je ne supportais plus d’être moi. Je pouvais maintenant me voir comme je les voyais elles, sans les grimaces du quotidien qui déforment nos visages, sans le masque que l’on présente aux autres pour se cacher. J’ai pu me voir mort, et paisible.
J’ai compris que c’était le moment parfait pour me rencontrer, me connaître, à mon insu, sans que je puisse me mentir, me manipuler. La nuit était jeune encore, il y avait une éternité avant que quelqu’un me découvre, et une autre avant quelqu’un me pleure. J’ai pris mon temps, je me suis étendu à mes côtés et j’ai fixé le plafond, comme je l’avais fait tellement de fois, en tentant d’y lire des réponses. La lueur de l’étoile en plastique que j’avais collé au plafond se perdait dans les heures ne passaient pas. Je me suis regardé longuement, scrute chaque détail de mon corps, de cette enveloppe désormais vide que j’avais fait vivre pendant toutes ces années. Puis tout d’un coup je l’ai remarqué, cette lueur que je ne me connaissais pas.
Il y avait, au fond de ma tête, une petite étincelle, comme une lumière lointaine dans une nuit noire. Je n’ai pas pu résister, j’ai eu envie d’aller vérifier ce qui subsistait en moi, même après mon dernier souffle. Je me suis fait tout petit, minuscule, et j’ai commencé à marcher vers la source la source de la lumière, jusqu’à entrer dans ma tête, par une oreille. C’était très noir et par chance, raisonnablement propre. La lumière est de plus en plus visible, à chaque pas que je faisais dans mon canal auditif. La chambre était tranquille et je n’ai eu aucun problème à me glisser entre le marteau et l’enclume pour traverser, et finalement atteindre ma cavité crânienne. Quand j’y suis arrivé, j’ai compris. Il y a dans ma tête une pièce à laquelle je n’avais pas eu accès de mon vivant.
Un écran était installé sur une paroi de mon crâne et un vieux projeteur poussiéreux y diffusait des images de ce qui avait été ma vie. Mes souvenirs défilaient devant moi. Le projecteur avait l’air si vieux qu’il devait dater d’avant ma naissance, enfin, logiquement. Il y avait un petit tabouret de bois qui m’attendait, tout près du projecteur, il ne faisait que m’attendre depuis ma naissance. Je m’y suis assis, à moitié éclairé par les reflets de l’image sur la toile. Ça m’est apparu comme une évidence. La mort n’est qu’un retour en soi, le tunnel avec la lumière au bout dont on a si souvent entendu parler n’est que notre propre oreille que l’on traverse pour se rendre au spectacle de notre vie.
Comme j’avais tout mon temps et nulle part où aller, je suis resté longuement assis dans la salle à contempler les nombreuses étagères dans lesquelles mes souvenirs étaient rangés. J’ai eu bien beau essayer d’y réfléchir, je n’ai pu comprendre de quelle façon ma mémoire les avait classés de la sorte. Aucun ordre chronologique, aucune période. J’étais face à moi-même, découpé en bobines de 16 mms, et je ne savais pas par où commencer.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire