Quand elle a ouvert la porte, j’ai perdu le souffle. Jamais je ne me serais permis d’imaginer vivre dans un lieu comme cela. C’était tout simplement trop. Elle a titubé, en entrant, a enlevé ses bottes et je l’ai suivi, sans trop me poser de questions. Il était trop tard, et tout était déjà clair. Les mots nous encadraient et par eux nous ne pouvions nous faire du mal, nous nous étions entendus. J’ai enlevé mes souliers, souhaité mentalement être ailleurs, et quand j’ai relevé la tête elle avait déjà enlevé ses collants et regardait ses genoux. Elle a eu mal, quand elle a vu le sang, les égratignures, comme si l’image était plus forte que la sensation. J’ai eu mal aussi, de la voir comme ça, les jambes nues, fragile. Tout ce qui est arrivé par après est un peu flou, je crois que je m’empêchais de voir ce que la scène devant moi me proposait, pour ne pas y croire, pour ne pas vouloir y jouer un rôle. Pour que ça reste vrai.
Je lui ai demandé si elle avait du savon et un linge avec quoi je pourrais désinfecter ses blessures, je l’ai accompagnée et j’ai visité les lieux en zigzaguant, suivant son pas chancelant. Elle m’a tendu une débarbouillette et j’ai pris le savon près du lavabo, nous nous sommes assis sur le divan et j’ai fait un infirmier de moi-même.
-Ok, ça ne fera pas mal. Tu le sais hein ?
-Oui mais ça fait déjà mal.
J’ai gentiment nettoyé les deux égratignures sur ses genoux, en essayant de ne pas regarder entre ses deux jambes, ce que sa trop petite jupe ne cachait plus, en tentant de ne pas sentir la douceur de sa peau. Elle ne s’était vraiment pas manquée, deux petites lignes rouge écarlate s’étiraient vers le sol, brisant l’harmonie beige. J’ai appliqué un peu de baume, du bout du doigt, pour ne pas qu’elle s’infecte, que le mal s’empare d’elle. Elle souriait, mais quelque part dans ses yeux noirs je voyais qu’elle avait mal, je ne savais pas si c’était l’asphalte ou si c’était autre chose, mais quelque chose la rongeait, peu à peu. J’ai étendu des dinosaures par-dessus les blessures que je voyais, des bleus, des jaunes, des verts. Elle a rit, je crois, de se voir comme cela. Je n’en pouvais plus, de sa mini-jupe.
-Tu veux bien aller te mettre des culottes de pyjama ?
-J’ai juste des boxers…
-Ça va déjà être mieux.
-C’est bien la première fois qu’un gars me demande de mettre des shorts.
J’ai mis de l’eau à bouillir. C’était la première étape logique dans la préparation de tortellinis, et c’est ce qu’elle voulait manger. J’avais déjà pris le rôle de l’homme à tout faire, et c’était bien plus facile que tous les autres que j’aurais pu choisir d’incarner. Puis, faire cuire des pâtes alimentaires est bien plus simple que de tenter de résister à une fille de son genre. Je ne me trouvais pas la force de poser mon regard sur son cou, dans ses yeux, de voir son sourire. J’ai pris une poignée de grain de sel, essayé de prendre la situation avec eux mais j’ai échappé le tout dans l’eau bouillante. Il était beaucoup trop tard pour cuisiner, ou pour reculer.
3 commentaires:
Il est toujours trop tard pour reculer, parce que lorsque vient le temps de le faire, on a déjà franchi la ligne.
Pour ce qui est de cuisiner... tu te ramasses avec la vaisselle par après.
C'est beaucoup trop vrai, mon Bibi.
Puis cette encre-noir-qu'on-ne-vend-pas-ici, tu l'as trouvé?
Alors reculer, ça ne se peut pas, simplement. Aussi bien foncer à 100 milles à l'heure, alors. Au moins on ne se pose pas de question quand un orignal se met en travers du chemin....
Je trouve toujours. Disons que j'avais pas vraiment le choix.
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